Descente du train, Rennes. Le voyage s’est bien passé. Pas de dégueulis de bébés hurleurs, ni de cassages d’oreille de la part de radasse au forfait illimité, encore moins d’indisposition olfactives face à d’infâmes ivrognes schlinguant du bec et ronflant à plein volume. Depuis que je voyage en première classe, beaucoup de choses ont changé. J’étais en compagnie de Denis Olivennes, patron de la Fnac, quelques journalistes, et Sylvie Germain, lauréate du Goncourt des lycéens 2005. Bref, je me suis tenu à carreaux, fidèle aux consignes de Florian d’Ideactif, l’agence qui m’emploie. « Pas de scandale, c’est le dernier jour. Ne gerbe pas sur les pompes d’Olivennes, mec ! C’est lui qui tient la caisse. » En complet bleu, chemise blanche et boutons de manchettes en argent, visage impassible, j’ai tenu bon pendant deux heures. Je suis sur le quai, désormais, et crache discrètement un bon mollard sur les rails. Pas le temps de souffler, car un taxi nous attend devant la gare.
On fonce à la Chope, un restaurant qui ne paye pas de mine de l’extérieur. A l’intérieur, c’est bondé. Les lycéens sont déjà là, en train d’étudier les derniers pronostics. Moi, j’ai soif. Le buffet regorge de merveilles ; petits fours, cidres de la régions, et je ne sais quoi d’autre. Charles, une coupe de Champagne ! « Tout de suite, monsieur. » C’est bon, le costard fait son effet. Au devant de la salle, caméras et micros se pressent de façon compulsive à l’attente du résultat. Flûte à la main, j’esquive tant bien que mal les objectifs qui filment et flashent tout et n’importe quoi. Rien à faire pour la caméra subjective installée dans un coin du plafond et qui retransmet en direct l’image sur écran plasma, tout le monde est pris au piège. Heureusement, on est pris de dos, mais je suis complètement grillé avec ma boule à zéro et mes oreilles qui brillent d’un rouge incroyablement translucide. Un réalisateur souhaite faire un documentaire sur l’événement et me demande mes coordonnées. Je suis pas acteur, comptez pas sur moi pour faire des prouesses face caméra, mon vieux ! « C’est pas grave, vous avez une sacré gueule. » Je jette un coup d’œil à l’écran plasma. Ma gueule, ma gueule… Heureusement, personne ne peut vraiment la voir… Mais quelles putains d’oreilles ! Bon, balancez le résultat, qu’on en finisse. Roulements de tambour. Un journaliste quèbe lance le compte à rebours. Je réalise instantanément que le pays entier nous regarde en direct sur France 3. Parfait, je n’ai prévenu personne ; vous pouvez y aller. « Le vainqueur est… » Léonora Miano, je sais. « Mesdames et messieurs, pour le Goncourt des lycéens 2006… Léonora Miano ! » Charles, une autre ! « Tout de suite, monsieur. » Arrête avec tes « monsieur », abruti, on a le même âge ! « Ok poteau, comme tu veux. »
Pas le temps d’en prendre une troisième, les taxis nous attendent. Ils bondissent jusqu’à la mairie, où est organisée une autre sauterie. Magnifique salle aux allures châtelaines, un buffet encore plus splendide est à disposition. Charles, une flûte de vous savez quoi ! « Pas touche, monsieur. Faut attendre le discours. » Putain. Le fameux discours aura bien lieu, mais on entend que dalle, à cause de ces malpolis de lycéens qu’en on rien à foutre. Ca parle de truc comme la formidable initiative de la jeunesse de France et d’ailleurs, etc…Je suis debout, et manque de tomber par terre, bouffé par le sommeil. Je fonce aux chiottes. Face au miroir, je réajuste mon col, resserre les derniers boulons. « Mec, il faut que tu tiennes bon. Encore un discours, une flûte, quelques papotages vite fait si l’interlocuteur insiste, un sourire… Mais souris, bordel !... bah, laisse tomber, ça fait con sur toi… Allez ! Un dernier effort, et on rentre à la baraque… Après, c’est robe de chambre et grosse couette pendant une semaine, on s’fera un autodafé de Nothomb et Boulin au réveil ! » Je sors et croque quelques amuse-gueules au passage. On m’annonce la suite du programme : « Un autre taxi nous attend. Il nous emmène à la gare Montparnasse, à Paris. Tout est terminé… Après le cocktail chez Plon. Wahou !! Ca vous dit ? »
En même temps, j’ai toujours voulu savoir à quoi ressemblait ce genre de soirée. Dans le train pour aller à Paris, je pionce, la gueule béante. On arrive à la soirée. C’est toujours un peu la même chose, beaucoup de blabla, et pas beaucoup d’action. Je monte aux étages, histoire de trouver une distraction, ou un couple en train de baiser dans les bureaux. Rien. Au bout d’un moment, je décide de rentrer chez moi. Il est à peine 21 heures, mais je m’endors comme un loir, complètement bourré.
Le lendemain, coup de téléphone. Le dernier.
- Qui ose me déranger ?
- Allo, Mehdi ! Alors, cette journée à Rennes ?
- Bof. Tu veux pas me rappeler le mois prochain ? Je dors, là.
- Attends, je viens de lire ton billet sur le voyage ; c’est un peu rapide, je trouve, t’as laissé de côté les détails, pas très fouillé dans la trame de l’émotion…
- C’est pas mon style de tailler des accordéons de dentelles pour faire pleurer dans les chaumières. Casse toi avec tes trucs de gonzesse.
- Tu pourrais quand même leur dire au revoir !
- Qu’est ce que tu veux que je leur dise ? Que si le blog a connu un tel succès, c’est en grande partie grâce à eux ? Que je me suis autant marré qu’arraché les cheveux en grattant mes billets et en lisant leurs commentaires ? Que je me sens largement récompensé pour tout le boulot que j’ai accompli pendant près de 2 mois et demi ?... Que j’ai envie de chialer ?!!... Pas question.
- C’aurait été plus correct, c’est tout. Bon. Qu’est ce qu’on fait maintenant ?
- Tu fais c’que tu veux. Moi, je me recouche.
Mehdi Masud